Dans le covoiturage, le Graal c’est la « rupture de charge » [partie 2]

Dans le covoiturage, le Graal c’est la « rupture de charge » [partie 2]

Dans notre précédent article (ici), nous vous expliquions en quoi la « rupture de charge » est le Graal du covoiturage. Aujourd’hui, nous complétons nos propos en abordant le principe du « porte-à-porte » dans la mobilité.

 

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Zoom sur le « porte-à-porte » 

Le « porte-à-porte » est ce concept, cette idée, d’apporter une solution qui permette de vous emmener de votre pied de porte à celui de votre travail (ou celui de votre médecin, de votre boulanger etc). Dans le monde trendy du « mobility as a service », le porte à porte fait office d’avenir rêvé.

 

Se voyant pousser des ailes grâce au numérique et à l’économie du partage, de nombreux acteurs, petits et gros, se sont précipités sur le covoiturage. Et, comme une évidence, beaucoup ont fait du « porte-à-porte » dans le covoiturage un objectif évident.

Mais le numérique n’a pas encore la puissance de changer les lois mathématiques ou physiques. Il est impossible de faire du porte-à-porte autrement qu’avec un véhicule individuel utilisé individuellement. C’est d’ailleurs là que réside la vraie puissance de la voiture.

Du coup, la seule façon de parvenir à se déplacer en porte-à-porte sans avoir son propre véhicule est d’enchaîner plusieurs modes de déplacement (la « rupture de charge, donc).

 

L’espace et le temps : ces petits rien qui font tout, et que le numérique ne change pas

 

Quand on y pense, c’est évident. Mais, lorsque nous le disons chez ecov, on nous regarde de travers. Alors on tente une petite démonstration simplifiée.

Prenons un territoire fictif, carré, peuplé d’individus répartis au hasard. Pour estimer le potentiel du covoiturage de porte-à-porte, il faut répondre à la question :

 

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Évidemment, tout dépend de ce qu’on appelle « même lieu » et « même destination ». Si « même lieu » veut dire +/- 5 km, ce n’est pas pareil que +/- 50 mètres. Pour ce faire, on découpe le territoire en zones, de tailles différentes pour illustrer les différences de précision.

 

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Un même territoire découpé en zones de tailles différentes, pour illustrer la précision de la notion de « même lieu ».

 

Ensuite, on calcule la probabilité que les deux agents se trouvent successivement deux fois dans le même carré, selon la taille de ces mêmes carrés.

Le résultat est intuitif. Plus les zones sont petites (c’est-à-dire plus la précision du “porte-à-porte” est grande), moins la probabilité de convergence des lieux des agents est élevée. Mais comment cette probabilité évolue-t-elle ? De manière exponentiellement décroissante en fonction de la taille des zones. En clair : des zones un peu plus petites conduisent à une très forte réduction de la probabilité, laquelle tend très vite vers 0.

 

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On a raisonné dans l’espace. Mais il faut introduire le temps. Pour partager un trajet en covoiturage, il faut partir et arriver au même endroit, et le faire en même temps. Pour ce faire, il suffit de faire le même raisonnement avec une dimension supplémentaire (en 3D donc).

 

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Les possibilités se multiplient, et la probabilité de convergence s’effondre encore.

 

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Si vous visez du porte-à-porte, vous ne pouvez que rester englué dans la queue de l’exponentielle. La probabilité de pouvoir faire du covoiturage sera alors extrêmement faible si vous visez une trop forte précision de convergence des trajets (à quelques dizaines de minutes et de mètres).

Lorsque l’on parle de faire du covoiturage en porte-à-porte, on court après une chimère : c’est tout simplement impossible. Au mieux, on peut arriver, par chance, à mutualiser quelques trajets de temps en temps dans des conditions spécifiques (par exemple, les zones d’activités, qui concentrent l’espace et le temps). Mais cela ne peut pas être massif au regard de l’ensemble de la mobilité. Et cela ne peut pas l’être, quand bien même tout le monde aurait un smartphone et utiliserait la même plateforme. Croire le contraire revient à croire au Père Noël.

On en revient alors à notre article précédent, où nous vous expliquions en quoi la « rupture de charge » est le Graal du covoiturage (eh oui).

Dans le covoiturage, le graal c’est la « rupture de charge » [partie 1]

Dans le covoiturage, le graal c’est la « rupture de charge » [partie 1]

Quand vous faites du covoiturage sur une longue distance, il ne vous vient pas à l’idée d’attendre un conducteur qui passe en bas de chez vous, Rue du Poitou à Paris, pour vous emmener directement Rue de Provence à Marseille. Vous risqueriez d’attendre longtemps. C’est globalement la même chose pour le covoiturage local : il est illusoire d’attendre un covoiturage qui vous emmènera de Rue du Poitou à Rue du Paradis à Mantes-la-Jolie.

En revanche, vous pourriez avoir l’idée de vous rendre à un endroit clé du réseau routier (par exemple, une porte du périphérique de Paris). Exactement comme quand, pour aller à Marseille, vous retrouvez votre conducteur à une station de métro, une gare de banlieue ou une porte de Paris.

Vous feriez exactement comme vous le faites pour les transports collectifs : vous enchaîneriez un ou plusieurs modes de transport pour atteindre votre objectif. Ou comme le font les auto-stoppeurs : vous allez attraper le flux de véhicule qui vous intéresse.

 

La rupture de charge, ce tue-l’amour pourtant indispensable

 

Le vrai sujet du covoiturage est donc de permettre la « rupture de charge » avec la voiture individuelle.  

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Zoom sur la « rupture de charge » : 

Dans le domaine des transports, la rupture de charge est l’étape durant laquelle des passagers (ou des marchandises) transportés par un premier véhicule sont transférés dans un second. Ce changement peut être immédiat ou non. Les ruptures de charges sont coûteuses, car elles impliquent une perte de temps et des opérations de manutention. Enfin, un organisateur de transport essaiera de les limiter autant que possible.

 

La « rupture de charge », ce terme qui mélange échec amoureux et problème électrique, est tellement lourd qu’il constitue un tue-l’amour à lui tout seul. Il incarne le summum de l’anti-marketing. C’est la bête noire des transporteurs. L’élément pénible pour les usagers. C’est aussi le triomphe des économistes des transports, qui ont montré que perdre du temps (en particulier avec les ruptures de charges), plombe la compétitivité des transports collectifs par rapport à la voiture (impact au moins aussi important que le coût monétaire).

La rupture de charge, c’est LE cauchemar que les constructeurs automobiles sont heureux de ne pas connaître. Et pourtant, ils vont devoir en passer par là ! Le véhicule autonome va les y obliger.

Celui qui arrivera à maîtriser au mieux la rupture de charge (sur tous ses aspects) disposera d’un avantage compétitif considérable. Il pourra offrir un service de mobilité très efficace à coût ultra-compétitif. C’est donc le déterminant de la mobilité réinventée de demain : partagée et autonome.

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Mais alors pourquoi le covoiturage réinterroge-t-il le concept de « rupture de charge » et réciproquement ? 

 

Parce que le covoiturage change les ordres de grandeur.  

La « rupture de charge », si elle est honnie en général, fonctionne bien quand l’offre de transport en commun est abondante. Dans les grandes villes, enchaîner RER, métros ou bus est fait quotidiennement et massivement par les usagers. C’est acceptable, car l’offre de mobilité est efficace : un métro toutes les 5 minutes, un bus toutes les 8 minutes, etc. Cela se traduit concrètement par le fait que vous attendez peu, vous marchez peu… Bref, vous perdez peu de temps sur votre parcours. Le coût général (argent + temps) de votre déplacement est acceptable.

A contrario, si vous envisagez les ruptures de charges des transports collectifs dans les zones peu denses, cela devient très vite pénible. L’offre est faible et il est difficile, voire impossible de la combiner de manière correcte.

Le covoiturage utilise les véhicules et trajets existants. Soit un volume d’offres considérable. Si on s’appuie sur les flux de voitures, alors le potentiel de covoiturage ouvre une nouvelle perspective : une fréquence très élevée de transports, similaire à un transport collectif à haute fréquence. Là où vous aviez un bus par heure, vous vous retrouvez avec 60 voitures de l’heure. Dans le cas de cette offre abondante, vous pouvez envisager d’enchaîner plusieurs véhicules.

Si vous pouvez enchaîner plusieurs véhicules, alors vous pouvez vraiment vous déplacer au quotidien. Exactement comme avec les transports collectifs : vous pouvez vous déplacer, bien que ceux-ci ne vous emmènent pas en porte-à-porte. Si la rupture de charge est maîtrisée, alors le covoiturage peut être massifié.

Tout ce raisonnement fonctionne avec le covoiturage dans des véhicules conduits par des conducteurs et a fortiori avec le véhicule autonome.

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En résumé, la rupture de charge, c’est LE nœud à résoudre pour une mobilité massivement partagée, aujourd’hui et demain. La rupture de charge, c’est le vrai graal du covoiturage. Et le porte-à-porte dans tout cela ? Pas d’inquiétude, on ne l’a pas oublié ! On vous en parle ici.