Expulsée. Comme 14 000 autres chaque année, votre famille est expulsée de son logement. A la rue. Votre enfant de 7 ans est juste assez grand pour comprendre ce qui vous arrive.

Licencié. Pour aller au travail, vous aviez besoin de votre voiture. Celle-ci est tombée en panne. Vous le saviez, ça allait arriver. Au début, vous vous êtes débrouillé, mais vous n’avez pas réussi à chaque fois. A regret, votre employeur a été obligé de vous licencier.

Coupe budgétaire. Vous êtes élu local. Vous les rencontrez, chaque jour, ces chômeurs, ces personnes sans logement, ces travailleurs pauvres. Mais les budgets sont ce qu’ils sont : pas de bus en plus, pas de logement supplémentaire. Et les perspectives sont mauvaises : il faudra encore couper.

Plus de besoins et moins de moyens : comment résoudre cette impossible équation ? Sommes-nous irrémédiablement engagés sur la pente décliniste et angoissante d’un service public qui recule ? La solidarité sera-t-elle, bientôt, à son tour en cessation de paiement ?

Face à ce sombre tableau, nous clamons l’optimisme : non la solidarité n’est pas morte, et oui le service public a un bel avenir devant lui. Voici comment.

La dépense publique représente l’équivalent de 57 % du PIB français, et produit les services publics : santé, éducation, sécurité, recherche, justice, environnement, culture, transport etc. Ce service public, qu’on chérit autant qu’on le brocarde : tout le monde pense qu’on dépense trop (ras-le-bol fiscal, dette insupportable), mais tout le monde pense que « c’était mieux avant ».

Quel est le problème ? Le service public est aujourd’hui considéré comme un vulgaire pot de yaourt : un produit de grande consommation. Les « usagers » consomment le service public, souvent même sans le réaliser : circuler sur la route, prendre un bus, recevoir des lettres… Les citoyens sages apprécient, et les citoyens normaux râlent que ça pourrait être mieux quand même.

Mais le drame apparaît quand le service public n’est plus : assignation à résidence faute de transport collectif, nids de poule et accidents faute d’entretien, des déchets accumulés mais ni eau ni électricité, pas de lettre ni de moyen de communiquer, ignorance plutôt que connaissance, des familles dans la rue etc. Le service public, c’est comme le bonheur : on le reconnaît au bruit qu’il fait quand il s’en va.

* * *

Et en même temps (sic), l’innovation explose, boostée par deux phénomènes différents mais simultanés : la digitalisation du monde et l’apparition de nouvelles pratiques de partages.

C’est la fameuse économie du partage : on partage désormais quelque chose qui ne l’était pas avant. Par exemple son logement, ses trajets (covoiturage), sa voiture (autopartage). Dans l’économie du partage, le service offert est coproduit par les participants qui acceptent de partager un morceau de capital. Et cela s’applique à tout secteur qui nécessite l’usage de capital matériel : logement, voiture, camping-car, machine à laver, bateau, moto, perceuse, jardin etc.

Prenons l’exemple d’AirBnB. Quel est le fondamental économique d’AirBnB qui justifie sa valeur astronomique ? L’optimisation de l’usage du capital. En s’appuyant sur les chambres vides des particuliers, AirBnB optimise l’usage du parc immobilier : il crée une offre d’hébergement sans créer de bâtiment, simplement en remplissant les vides. Ceci est d’une puissance incroyable car tout le monde est gagnant : l’occupant du logement (qui réduit ses coûts), le locataire temporaire (qui réduit ses coûts), le territoire (qui voit ses capacités d’hébergement croître à court terme et à coût réduit), l’environnement (moins de terres urbanisées pour le même niveau de service pour l’humain) etc. Il y a bien sûr des effets négatifs (impact sur l’hôtellerie, détournement du système par des loueurs devenus professionnels etc.) et ceux-ci doivent être contrôlés et limités. Mais globalement, le gain collectif est réel, car le système économique est plus efficace : l’usage du capital (les bâtiments) est amélioré. C’est comme si on arrivait à faire tourner les machines d’une usine à 70 % du temps plutôt qu’à 30 % : chacun comprend que c’est plus rentable car plus efficace, même s’il y a des effets négatifs (plus de consommation d’électricité, organisation différente du temps de travail etc.).

La révolution numérique aide fortement ce partage, mais n’est pas équivalente. L’économie numérique n’est pas forcément celle du partage : Uber ne relève pas de l’économie du partage, mais d’une place de marché entre professionnels et particuliers. Et l’économie du partage n’est pas forcément numérisée : voici par exemple une initiative low tech inspirante (http://www.pumpipumpe.ch).

Pumpipumpe
Pumpipumpe : des autocollants sur les boîtes aux lettres pour créer un réseau d’échange de biens de proximité

* * *

Résumons : d’un côté, moins d’argent dans les caisses publiques, et de l’autre des gens qui sont prêts à partager. Eurêka : le service public de demain sera partagé. Et même mieux, il sera coproduit.

Si l’économie privée a réussi, sur certaines parties de la vie, à permettre la mutualisation du capital pour le partager, pourquoi le service public ne le pourrait-il pas lui aussi ? Prenons un exemple : Blablacar a inventé la mutualisation des trajets pour les départs en week-end et en vacances. Mais le service public de demain peut inventer le partage de trajets locaux et quotidiens.

Dubitatif, vous vous demandez surement pourquoi l’économie du partage classique ne pourrait pas s’occuper de toutes nos tranches de vies. Eh bien, pour la même raison qu’aujourd’hui, la dépense publique est nécessaire pour organiser et financer certains services qui ne sont pas rentables mais pourtant nécessaires (routes, hôpitaux, écoles etc.).

L’économie du partage n’échappe pas aux règles économiques élémentaires : dans certains cas, la rentabilité existe avec un modèle purement privé (Blablacar) et dans de nombreux cas, cette rentabilité est inexistante (covoiturage local). Cela s’explique par de nombreux facteurs et les structures de coût associées.

En clair, dans de nombreux cas l’économie du partage peut être déficitaire… et pourtant utile. Et dans ce cas, il revient à nos élus, en tant que gestionnaires des deniers publics, de rendre cette économie du partage pérenne en participant à son financement structurel. Exactement comme aujourd’hui l’action publique rend pérenne des services économiquement non viables par financements privés (routes, éducation etc.). Et réciproquement, les élus y trouveront une nouvelle solution aux problématiques collectives, qui aujourd’hui n’a pas de solution dans l’économie classique.

Ces innovations dans l’économie du partage peuvent possiblement naître directement dans la sphère publique, avec des élus ou agents publics créatifs… mais foisonnera certainement plus dans la sphère privée. Tout l’enjeu est donc d’arriver à faire collaborer public & privé. D’un côté, cela nécessite que le secteur public achète de l’innovation, mais aussi qu’il participe aux investissements en capital-risque dans les acteurs qui innovent pour le secteur public (on reviendra dans un autre article sur les enjeux de “trappe à innovation”). De l’autre, cela nécessite que les acteurs privés comprennent les enjeux et contraintes du secteur public : rentabilité limitée, intérêt général, temps long, contraintes réglementaires et politiques etc. Et il faut que chacun fasse un pas vers l’autre : c’est de cette rencontre que naîtront les richesses collectives de demain.

***

Concrètement, vous vous êtes fait(e) licencier, faute de voiture. Pourtant, la départementale que vous prenez tous les jours, à 200 mètres de votre domicile, et qui vous emmène sur 15 km à votre boulot, compte chaque matin environ 150 voitures par heure qui vont dans la même direction. Plus que des voitures, ce sont des personnes : Clément, Laurie, Olivier, Youssouph, Chloé, Clémence, Karim, Moustapha, Clémence, Pauline, Pandora… Et la plupart, par solidarité ou par besoin de partager les frais, vous aurait volontiers proposé un de leurs sièges libres. S’ils avaient su comment le faire. Mais ça n’a pas été possible, malgré la pléthore d’appli et site internet qui proposent de faire du covoiturage. Vous aviez besoin d’un coup de pouce pour vous rencontrer simplement, sur le bord de la route. C’est ce que peuvent organiser les collectivités : des stations de covoiturage, avec des lignes de covoiturage qui se dessinent. Tout le monde est gagnant : vous qui trouvez une solution, vos conducteurs qui vous aident, la collectivité qui propose une solution à moindre coût. C’est la vision développée par ecov. Evidemment, tout n’est pas facile : implanter des stations de covoiturage ne se fait pas en deux jours, faire adopter un service innovant n’est pas simple… mais la perspective est extraordinaire : transformer le flux de véhicules en autant de micro-bus, pour fournir un service comparable à un métro, au milieu de la campagne !

Oinville_covoitici

Concrètement, dans les territoires péri-urbains et ruraux, les transports collectifs sont absents (ou presque). Mais les sièges libres sont pléthores. Ces sièges libres sont donc une richesse qui mérite d’être utilisée par la collectivité, si les acteurs privés ne sont pas capables, économiquement, de le faire seuls.

Ce que l’on dessine ici, sur la mobilité, pourrait avoir de nombreuses applications dans d’autres secteurs. Par exemple, comme on le fait sur AirBnB, on pourrait proposer nos chambres libres pour de l’hébergement d’urgence. Cela libérerait des places dans les hôtels, qui coûtent une fortune à la collectivité. Et à la fin, moins de personnes dormiraient dans la rue. A budget constant. Les exemples peuvent se multiplier.

Alors bien sûr, il y a plein de choses à préciser : les indemnisations légitimes, les assurances et garanties nécessaires, les statuts… Par exemple, aujourd’hui, un citoyen est soit « usager » d’un service public, soit « contributeur occasionnel du service public » (situation rare et ponctuelle). Nous proposons donc la constitution d’un nouveau statut, celui de « coproducteur du service public », lequel permettrait de garantir couverture assurantielle, cadrage des rôles et contreparties (financières ou non financières) associés. Un univers entier s’ouvre alors.

* * *

Il est temps d’inventer le service public de demain : le service public coproduit. Pour une nouvelle solidarité, celle qui évitera un licenciement à cause d’une voiture en panne.

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